Les compositions d'Akira Yamaoka subliment le purgatoire de Silent Hill

Du Son dans les Veines

N’importe quelle personne qui s’est aventurée dans les territoires désespérés de Silent Hill vous le dira : l’unique échappatoire est musicale. Ce que vous allez ressentir au plus profond de vos tripes, dans vos entrailles, dans les tréfonds de votre esprit est dicté par les diverses mélodies qui accompagnent chacun de vos pas.

Elle peut être réconfortante, elle peut être une source d’angoisse, elle peut aussi être une manière de vous prévenir. Mais elle ne sera jamais une source de déception. Même dans ses épisodes mineurs, chaque jeu de la licence a toujours mis un point d’honneur à livrer une soundtrack aux frontières de l’excellence. Une fois que l’aventure est en pause, ou même bouclée, il reste des souvenirs bercés par des bruits, des sons, des musiques, qui finissent par former une véritable symphonie. La même qui accompagne vos songes, vos cauchemars, vos rêveries mélancoliques, celle qui parvient à capter l’essence même de l’ambivalence des sentiments. C’est profond et ça ne fait qu’effleurer toute la puissance des compositions de Silent Hill.

Le succès de ces partitions intemporelles revient à l’un des plus grands noms du jeu vidéo : Akira Yamaoka. Les mots sont rudement pesés, cet homme est littéralement un dieu vivant. Sans lui, Silent Hill ne serait pas Silent Hill. Ses musiques sont l’incarnation même de ce que l’univers de la série est censé vous faire ressentir. Rien n’est blanc, rien n’est noir, tout est une somme de multiples atrocités qui ne font que refléter la complexité de l’âme humaine. On parle tout de même d’un mec qui a été capable de composer de multiples morceaux pour Silent Hill premier du nom, le tout en n’ayant presque rien vu d’une œuvre dont il a pourtant su brillamment capter toute l’essence morbide. Akira Yamaoka est à des années-lumière d’être un simple compositeur sous contrat. Il est l’âme même de la licence, son souffle, celui qui est parvenu à trouver le juste équilibre entre le calme des moments paisibles et le stress imposé par les situations les plus périlleuses. Avec Yamaoka, le silence fait du bruit. Il arrive à rendre un moment de flottement interminable. L’ambition artistique est la même au fil des épisodes : décrocher des émotions.

// LE SON DE L’INNOCENCE

Silent Hill est une expérience sonore. Elle ne conforte jamais le joueur, bien au contraire. Elle est l’incarnation même du goût que vous pourriez avoir en bouche si vous ingurgitez de la ferraille rouillée. Car une grosse partie de l’univers sonore et musical est construit autour de l’élément métallique. C’est là où réside tout le génie expérimental d’Akira Yamaoka. Sur la piste « All » du premier épisode, on peut littéralement entendre une barre de fer claquer interminablement sur un grillage, tout en restant mélodique. Ce qui aurait pu être totalement absurde devient au final l’une des pierres angulaires de cet univers fictif. Le moindre son qui émane du jeu est un travail d’orfèvre. Le premier Silent Hill ne propose pas une seule pièce sans un bruitage suspect. Tout est propice à devenir une alarme, même un foutu silence. Le vice est à son paroxysme dans Silent Hill 2 avec 200 bruits de pas différents pour retranscrire le parcours de James. Le troisième épisode propose assurément les bruitages les plus malsains, les plus stridents : des monstres aux grincements, le malaise est intemporel. Ce qui pourrait être en somme l’équivalent d’un bad trip sous acide, ou d’un cauchemar qui peut vous hanter pendant des années.

Il y a un morceau d’Akira Yamaoka qui résume toute l’ambition musicale de Silent Hill. Le thème principal du premier jeu s’ouvre sur une mandoline insupportable avant de basculer sur des notes beaucoup plus mélancoliques jouées à la guitare électrique. La mandoline reste présente toute au long, mais les notes semblent plus apaisées. C’est là où la licence propose ce qu’elle a de meilleur à offrir : quand elle parvient à vous dégainer l’expérience la plus traumatisante possible, avant de vous faire chialer au détour de quelques notes de guitare ou de piano. Tout semble atmosphérique et insaisissable. C’est la définition même du flottement, de la stase qui distille pratiquement une impression de sécurité, comme si les douces notes de pianos mortuaires vous prenaient délicatement dans leurs bras. Des moments d’apaisements fugaces qui sont constamment rattrapés par une atroce réalité : Silent Hill reste Silent Hill. Les visions infernales attendent toujours au tournant, et la soundtrack maintient avec un habile sadisme ce sentiment inexorable que le jeu peut vous piéger à tout moment.

// ROMANTISME DANS L’HORREUR

Au-delà de toutes ces fulgurances sonores qui contribuent à cimenter les nombreuses réussites de Silent Hill, il y a une soundtrack en particulier qui est érigée en tant que chef d’œuvre (et à juste titre). Celle de Silent Hill 2. Jamais un jeu et sa musique n’auront aussi bien fonctionné. Les partitions de Yamaoka retranscrivent à la perfection la mélancolie et la profonde tristesse qui se dégage du jeu. Le morceau Love Psalm, l’un des plus grands parmi les grands, est ce qui se rapproche le plus de la définition même du romantisme. Le piano et le violon de la reprise du Thème Of Laura dégagent une émotion à toute épreuve. Et puis il y a le titre Promise, probablement le plus grand de toute la série qui synthétise en quatre minutes toutes les émotions de Silent Hill 2 : douceur, mélancolie et horreur. Non seulement Yamaoka s’affirme sur ce second épisode, mais il livre probablement son œuvre la plus intime à ce jour.

Après de multiples autres épisodes, Yamaoka renoue avec ses premiers amours avec Silent Hill Homecoming : si le jeu est entaché par de nombreux problèmes, les partitions du compositeur s’élèvent encore une fois, au-dessus de tout. L’aventure est presque décevante dans le sens où ses approximations entachent le génie de sa bande sonore. La force mélancolique de Witchcraft sidère. Cold Blood vous prend à la gorge avec la simplicité de son piano. C’est à nouveau un résumé complet de toute la force des partitions de la licence, capables d’emprisonner de multiples sentiments au sein de quelques notes. Shattered Memories sera le chant du cygne pour Yamaoka, qui cèdera sa place à Daniel Licht sur Downpour. Et honnêtement, on ne peut que s’agenouiller face à la prouesse de ce dernier : sans faire oublier Yamaoka, il est parvenu à saisir les thématiques du jeu, à imposer son style et donner vie à la ville fantôme, sans jamais trahir tous ceux qui se sont aventurés dans ce cauchemar vivant…

➔ Extrait de l’article « Sound of Madness », publié dans S!CK #005. Plongez dans le plus magnétique des cauchemars psychologique et découvrez les autres numéros de la collection S!CK sur notre shop.

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