Hellraiser et Coil, récit d'une soundtrack abandonnée

Du Son dans les Veines

Dans les tréfonds de l’histoire des films Hellraiser, il existe une bande-son abandonnée. Des boucles de musique expérimentales qui auraient à l’origine dû baigner le classique de Clive Barker d’une aura d’extrême étrangeté.

Un son funeste et déconcertant, bien loin du romantisme symphonique et de la valse résurrectionnelle de Christopher Young, le compositeur légendaire des deux premiers films Hellraiser qui de manière surprenante, n’était pas le premier choix de Clive Barker. Cette bande-son oubliée, presque maudite, on l’a doit à Coil – un groupe britannique connu pour faire baigner la musique électronique dans l’avant-garde. Au milieu des années 80, la notoriété de Coil était néanmoins très confidentielle. Le groupe, fondé par Geff (John Balance) et Sleazy (Peter Christopherson) venait tout juste de commettre son album Scatology, lorsque Barker rencontre un troisième membre (Stephen Thrower) qui bossait alors dans une librairie.

C’était la période (1984) où le nom de Clive Barker commençait à être très connu dans les sphères de l’horreur, notamment grâce à la sortie des Books of Blood — une collection de nouvelles horrifiques qui vont définitivement faire enfler la notoriété du jeune écrivain. Dès la première rencontre avec les membres de Coil, les astres créatifs semblent alignés – le groupe produit de la musique sans compromis, et explore dans à travers le son des thèmes comme le spiritisme, l’occultisme, l’astronomie qui s’exprime de manière brute. Glitchs, synthés désynchronisés, instruments obsolètes donnent vie à des boucles absolument terrifiantes. Il suffit d’entendre la névrose qui déborde dans leur reprise de Tainted Love en 1985 pour comprendre ce qui a pu plaire à Clive Barker. Le groupe porte cette idée de conflit entre « plaisir et douleur » jusque dans son attitude – ils sont dans leur musique tout ce qu’incarnent les Cenobites dans Hellraiser. Leur album LSD (pour Love Secret Domain) alterne les passages hantés et hystériques, liés à la prise intensive de drogues diverses pendant l’enregistrement.

Le point « culminant » de cette session est un flou artistique de 5 jours sans vraiment fermer l’œil, qui a donné lieu à l’une des œuvres les plus clivantes du registre. Il y a dans la musique de Coil quelque chose de très cru, et de lubrique aussi. Leur musique abandonnée pour Hellraiser est d’ailleurs sortie sous la forme d’un album en 1987 (sous titré The Consequences of Raising Hell), qui laisse transparaître une proposition des plus radicales. Dans une interview avec Quietus, Stephen Thrower expliquait que Clive Barker avait demandé à Coil une musique qui soit la synthèse de la véhémence de Massacre à la Tronçonneuse, et du romantisme de Carrie par Pino Donaggio. Lorsque l’on écoute le résultat sur l’album de Coil, on ne peut que se laisser envoûter par ses notes dissonantes, cette monstrueuse parade contemplative sur laquelle on imagine apparaître les Cenobites, conférant aux apparitions de Barker une tout autre dimension – plus intime, plus malsaine, plus crasse et insidieuse que celle insufflée avec tant de maîtrise par Christopher Young. Il y a quelque-chose chez Coil qui sonne plus restreinte, et pour cause — le groupe n’a jamais pu terminer son travail.

Il manque à cette partie électronique toute une dimension orchestrale. Pour Stephen Thrower, le morceau Ostia (The Death Of Pasolini) de l’album Horse Rotovator représente beaucoup plus ce que la soundtrack finale de Hellraiser par Coil aurait pu donner. On y décèle un certain côté mystique, quelque chose qui je doit le dire aurait tout à fait pu fonctionner et aurait donné à l’histoire une toute autre tournure (je vous laisse en juger par vous-même un peu plus bas). Néanmoins, Hollywood ne leur en a pas donné l’occasion. Tony Randel, producteur et réalisateur de la suite avaient en tête le travail de Christopher Young, qui de manière assez ironique nous a confié être lui aussi un amoureux d’expérimental, et plus particulièrement de musique concrète (qui utilise de vraies captations sonores). On en retrouve d’ailleurs de petits morceaux dans sa bande-son sur la suite Hellbound, et plus exactement ce passage dans un carnaval déstructuré (jetez une oreille au morceau Hall of Mirror de l’album Hellbound pour vous faire une petite idée). 

Suite à cet article initialement publié dans un épisode de La Pilule (notre newsletter cross-culture), j’ai commencé à réfléchir au sujets des soundtracks abandonnées au cinéma et dans le jeu vidéo. Il y a évidemment de nombreux exemples, y compris au sein de la saga Hellraiser ! Le même sort que Coil a été réservé à Raz Mesinai sur l’épisode Hellseeker, sixième film de la saga. Un autre exemple bien connu de soundtrack rejetée est celle de Bernard Herrmann sur le Torn Curtain de Hitchcock, qui n’était pas dans les tons recherchés par le cinéaste. On pourrait aussi citer le travail de Lalo Schifrin sur L’Exorciste (que William Friedkin avait trouvé trop évidement) ou la bande-son de Mission Impossible qui avait à l’origine été confiée à Alan Silvestri avant de tomber entre les mains de Danny Elfman.  Dans un post Twitter/X, le journaliste Raphaël Lucas m’a rappelé que le même sort avait été réservé au compositeur industriel Lustmord qui avait travaillé plusieurs mois sur le son de Planescape Torment. Le même compositeur dont on avait le plaisir de redécouvrir les boucles dark / ambiant des années plus tard sur la bande-son de Scorn.

Le directeur artistique du jeu Lazar Mesaroš et l’artiste 3D Nikola Milićević ne tarissaient d’ailleurs pas s’éloges à propos de la musique Lustmord dans l’interview que nous en avions fait sur la biomécanique en marge de notre numéro Alien. Il y a clairement quelque chose à creuser sur les bande sons oubliées dans l’avenir du média S!CK. D’ici-là, on ne peut qu’imaginer le destin de la saga Hellraiser si elle avait effectivement baignée dans les boucles expérimentales et industrielles de Coil. Si Christopher Young a depuis imposé une patte absolument unique (et de surcroit magnifique) sur la saga, le spectre de Coil plane toujours quelque part, nous rappelant qu’un existe dans une autre dimension, la possibilité d’une version encore plus radicale du classique de Barker au cinéma.

On prolonge l’exploration sur le classique de Clive Barker dans un dossier de +80 pages d’interviews et analyses avec côtés de Christopher Young, compositeur légendaire de la saga Hellraiser à lire dans S!CK #027.

CRÉDITS/SOURCES
Par Yox Villars // + Read More
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Tous les premiers mercredi du mois, on part à la rencontre des créateur/trices du cinéma et du jeu vidéo au sein d'une newsletter cross-culture qui prolonge les réflexions du magazine. Ce mois-ci, on discute avec le concept artist d'Alien Romulus, Blade Runner et Fondation !