Chef-d’oeuvre fulgurant, concrétisation d’un fantasme, hommage poignant à l’oeuvre de Bob Kane… tous les superlatifs ou presque ont déjà été dégainés en direction d’Arkham Asylum. Et à juste titre d’ailleurs. Mais ce qu’on oublie souvent, c’est que le premier Batman de Rocksteady est d’abord un jeu d’ambiance.
Il y a un côté contemplatif dans cette interminable nuit en quarantaine sur l’île d’Arkham. Une atmosphère hantée et infectieuse, qui nous fait dire que même si l’action est superbement mise en scène, c’est bien le contexte qui fait d’Arkham Asylum une expérience aussi singulière. Les combats, aussi rythmés et galvanisant soient-ils, répondent d’abord à ce besoin jouissif et primal du divertissement immédiat. Mais l’ambiance, cette aura unique bercée par la folie, demeure. Et c’est en grande partie dû aux compositions de Nick Arundel et de Ron Fish.
Leur approche de la musique pour Arkham Asylum est particulière, dans le sens où elle fait précisément l’inverse de tout ce que l’on pourrait attendre d’un jeu de superhéros, dédié au mass market de surcroît. Le thème principal du jeu est à lui seul dominé par cette espèce de gravité. Un suspens, qui fait directement appel aux codes du registre horrifique, et plus précisément cet instant de flottement et d’anxiété sonore juste avant l’explosion, où les instruments en retrait font indirectement écho à une menace qui rôderait dans l’ombre. On a souvent l’impression d’entendre la soundtrack idéale d’une scène de film à suspens, où le prédateur s’apprête à surprendre sa proie. Soit précisément ce que fait Batman tout au long du jeu.
// UNE FORCE TRANQUILLE
Inutile de le nier, ce côté baroque / horreur est assez symptomatique des adaptations de Batman en général. On vous parlait il y a quelque temps du travail de Danny Elfman sur le Batman de Burton (S!CK #010 / P118), et on aurait probablement pu mener la même réflexion sur la série animée, mais le jeu apporte une dimension supplémentaire : la retenue, la contemplation. En dehors des (excellentes) musiques de combat, les boucles gothiques et atmosphériques du jeu soulignent ce qui restera un des aspects les plus sous-estimés de la Chauve-Souris dans son ensemble : l’observation, la traque. Bref, tout le côté « détective » de Batman, qui passe le plus clair de son temps à sauter d’une gargouille à l’autre, niché dans la pénombre, observant de loin les sbires terrifiés du Joker.
L’écrasante majorité de l’expérience Arkham Asylum se résume à explorer les couloirs de l’asile, où une folie contagieuse se cache derrière chaque porte, chaque couloir et chaque cellule. Et si la direction artistique reste méticuleuse à bien des égards, les compositions d’Arundel et Fish mettent une sorte de point final à l’atmosphère abrasive d’Asylum, signant l’accomplissement du fantasme en trois dimensions de l’univers engendré par Bob Kane. La plus grande réussite des compositions d’Arkham Asylum repose dans l’idée qu’elles passent le plus clair de leur temps à être discrètes. À tel point qu’on pourrait presque les confondre avec une régurgitation « ambiant » des codes classiques de l’univers sonore de Batman. Mais ce serait un terrible affront fait au travail de Fish et Arundel, qui font ce que peu d’autres soundtrack ont la pudeur de faire : elles se mettent en retrait, soulignant tout juste l’extraordinaire travail de reconstitution signé Rocksteady, qui parle déjà tellement de lui-même. À l’image d’un chevalier noir plongé dans la pénombre, on ne les remarque pas toujours. Mais elles sont pourtant là, omniprésentes et prêtes à frapper avec l’impact d’un Batarang lancé à pleine vitesse, s’affirmant chaque seconde comme la colonne vertébrale de l’expérience Arkham Asylum.
➜ Extrait de notre rubrique « Du Son dans les Veines » publiée dans S!CK #014. Les derniers numéros de notre revue papier cross-culture sont disponibles sur le shop.