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Au cas où vous ne le saviez pas, une infime partie de la population mondiale détient la quasi-totalité des richesses qui font tourner la terre sur sa propre orbite. La gravité n’est plus qu’un détail, les révolutions sont astrales, des bactéries sont devenues des êtres humains qui enrayent la machine et courent à leur propre perte.

Le pognon pour le pognon, l’humanité est probablement extra-terrestre, peut-être même reptilienne, issue d’un dédale sous-terrain qui donnerait du sens à toutes ces incohérences qui nous troublent. D’une manière désabusée, chacun conviendra qu’une liasse de billets a plus de pouvoir qu’un majeur dressé. Alors oui, se nourrir de sa fortune, la quête du Graal en soi, revient à rejoindre les rangs, jouer à la roulette russe et miser la détente du calibre sur un lancer de dés. Ce monde est cruel et ce n’est pas la première fois que Vald tente de donner du sens à ce qu’il considère comme le plus grand fléau de notre existence.

Toute cette pensée est d’autant plus paradoxale que Vald l’exprime dans une industrie qui glorifie majoritairement la réussite financière et le nombre de zéro sur le compte en banque. S’il est souvent classifié comme un moyen de revendication, il serait hypocrite de ne pas considérer le hip-hop comme un moyen de s’extirper de la pauvreté, si ce n’est pas de la classe moyenne. Rien n’a changé, tout est cyclique. Et ça, Vald l’a bien compris, mais il ne l’a jamais aussi bien exprimé que maintenant. Il détesterait qu’on le lui dise, mais son propos, quoi qu’il fasse, est politique. S’il a des convictions qu’il n’hésite pas à mettre en contradiction avec lui-même, il se dégage de toute son œuvre, particulièrement de ce dernier album, des constats revendicatifs glaçants. Comme dirait Method Man : « Cash rules everything around me ». Ça tombe bien : l’argent est la locomotive de Ce monde est cruel.

De la première ligne à la dernière, il se dégage une rage, suintée de mélancolie, de désespoir et de résignation. L’argent est l’opium du peuple. À défaut d’avoir un plan B, c’est le plan Z qui fera défaut. Et puis de toute façon, à quoi bon ? Comme il le dit sur Poches pleines : « L’évolution n’aura fait qu’un tour : alcool et shit et on r’devient des singes ». La progression du récit est admirable. « Ce monde est cruel » est scandé comme un leitmotiv, un fusil automatique qui cracherait toutes ses balles sans interruption. Chaque track débarque au bon moment, chaque punchline est posée avec soin, sur le bon tempo. Comme une montagne russe : la montée est inquiétante, excitante, la descente est vertigineuse, le frein de dernière minute est l’équivalent du coup du lapin. En l’état, lorsque Suikon Blaz AD entame son couplet sur NQNTMQMQMB, seconde piste de l’album, les cordes vocales sont sollicitées, les bras sont levés en l’air à l’écoute de « J’rentre dans un tunnel (ah ouais ?) / Au bout pas de lumière (ah ouais ?) / Ce monde est cruel (ah merde) / Allez tous vous faire enculer (god damn) ». D’accord, le message est passé, les orifices sont volontairement dilatés.

Encore plus que XEU, son précédent album, Ce monde est cruel est le fruit d’un hip-hop transgressif, divertissant, intelligent, jamais rabaissant. Comme s’il s’agissait d’ouvrir un journal intime et d’y lire les pensées, les interrogations et les délires d’un mec contraint à vivre dans un monde avec la lucidité de celui qui n’arrive pas à fermer les yeux. Quelques notes de piano, une montée en puissance et il débite sur Journal Perso II avec une technique imparable : « C’est bon pour l’benef si c’est la panique / C’est bon pour l’benef si c’est la famine / C’est bon pour l’benef de ruiner l’Afrique / C’est bon pour l’benef d’asservir l’Asie ». Sur la piste suivante, le titre éponyme, la thématique est reprise, sur une mélodie de berceuse : « J’pense aux milliardaires qui bloquent le jeu, c’est pas fair play / Plus que pas fair play, c’est un truc de fils de pute / Ce monde est cruel / Fais ton argent, ferme ta gueule ». C’est noté, le message est passé. Dur à avaler comme la pilule du lendemain, mais plutôt juste.

« Comme s’il s’agissait d’ouvrir un journal intime et d’y lire les pensées, les interrogations et les délires d’un mec contraint à vivre dans un monde avec la lucidité de celui qui n’arrive pas à fermer les yeux »

L’humour n’est pas absent, il est juste beaucoup plus distillé, toujours aussi frontal, comme lorsqu’il balance sur l’excellent Ignorant : « Pourquoi tu fais genre c’est ta première anale ? / Pourquoi tu fais genre tu connaissais pas Vald ? ». Simple, efficace, ni plus ni moins. Retour aux affaires. En chef d’orchestre dissimulé, Seezy signe la quasi-totalité des productions de l’album, de la même manière qu’il l’avait fait sur XEU. L’alchimie entre les deux n’a jamais été aussi puissante, aussi évidente. Les basses font vibrer instantanément les vitres. Des mélodies tantôt chaleureuses, des mélodies tantôt métalliques, à l’image du titre ASB qui arrive dans le dernier tiers de l’album comme une alarme qui sonne à 5 heures du matin : « Insulter leur mère, c’est comme un dicton / J’viens vider la caisse, en 9 millimètres 3.5.7 python ». Maes débarque par surprise sur le couplet suivant et confirme une chose essentielle : Vald est sûrement l’un de ceux qui arrive le mieux à se fondre avec ses compères. Quelques pistes auparavant, SCH est introduit sur l’excellent Halloween, avant de déverser toute sa hargne sur Dernier retrait. Et de la même manière qu’avec Maes, la collaboration fonctionne instantanément.

Rappel vient conclure l’album, comme s’il venait conclure une carrière entière et l’essence même de ce que Vald fait depuis des années : « J’emploie des mots à me faire sucer la bite ». Un grand sourire jaune résumé en 5 minutes. Vous l’avez au fond, mais au moins voyez le bon côté des choses. Dans toutes ces considérations, Vald est conscient d’être un rouage de plus dans la machine, incapable de changer la chaîne de production, mais confiant quant à l’existence d’une alternative, d’un monde meilleur. Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais ? Non, le discours est tout autre. Il éveille les consciences, et à défaut de les éveiller, il leur fait oublier, pendant quelques minutes, que le ciel est morose et que le beau temps ne vient jamais après la pluie. Ce monde est cruel et on a envie de s’en réjouir :  on tient l’un des albums de l’année.

Ce texte est un décryptage d’album, publié dans la cadre de la sortie prochaine du numéro 12 de S!CK magazine. Il s’agit d’un article connexe, en marge de notre analyse à retrouver dans le prochain numéro de notre mag papier. Pour le recevoir chez vous, c’est ici.

Par Yox le

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