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Dans le domaine de la création artistique, il se dit souvent que les plus grandes œuvres sont créées spontanément, comme un coup de génie. Réalisé en seulement deux mois, The Marshall Mathers LP est aujourd’hui incontestablement l’un des plus grands albums de rap, et assurément l’une des œuvres les plus controversées. À la tête de ce projet, il y a ce blondinet insolent, vulgaire, misogyne, homophobe, violent, incontrôlable, énervant, effrayant, irrévérencieux, qui semble cultiver une passion étrange pour énerver profondément quiconque oserait remettre en question ses propos. Et quinze ans plus tard, il reste ce chef d’œuvre louangé et acclamé qui semble insensible aux affres du temps.

Pour bien comprendre l’importance de ce projet, il faut le replacer dans son contexte. On est le 23 mai 2000 et Eminem vient officiellement de sortir son troisième album. Un an avant, c’est avec The Slim Shady LP qu’il venait de bousculer une Amérique puritaine bienpensante, pour qui il était impossible de parler des tétons de sa propre mère sur un titre qui s’est vendu à des millions d’exemplaires (My Name Is). Eminem est alors la cible de critiques virulentes, lui adressant tous les maux possibles d’une nation entière. Alors que le rappeur a fait du second degré l’une de ses armes de prédilection (lui permettant de montrer le paradoxe d’un pays dirigé par le pognon et les non-dits), ses propos sont étudiés littéralement. Le rappeur est alors perçu comme un cancer, l’un des plus grands propagateurs de violence des États-Unis, d’autant plus dangereux que ses propos sont scandés par une génération gangrénée qui n’attendait qu’une étincelle pour se rebeller contre leurs géniteurs. Un an et quelques mois plus tard, au lieu de faire profil bas, Eminem revient avec un nouvel album qui ressemble plus à un énorme bras d’honneur qu’à une rédemption espérée de la part de ses critiques. Le résultat n’en est alors que plus jouissif !

« Blood, guts, guns, cuts, knives, lives, wives, nuns, sluts »


The Marshall Mathers LP est l’œuvre d’un homme à la fois dépassé par son ascension fulgurante, sa célébrité étouffante, mais aussi le travail d’un rappeur hors pair, d’un citoyen américain qui prend un malin plaisir à se foutre de la gueule de la bienséance de son pays. Eminem, c’est ce gamin à qui vous défendez de toucher au gâteau d’anniversaire de votre petite sœur, et qui ne trouve rien de mieux que de foutre sa bite en plein milieu. C’est celui qui pond The Real Slim Shady, juste pour énerver la populace. Chaque parole est mesurée, chaque titre est maîtrisé et l’artiste est parfaitement conscient de l’attente que fédère sa discographie. Au lieu de calmer le jeu, le rappeur attaque d’entrée sur Kill You : « Shut up slut, you’re causing too much chaos / Just bend over and take it like a slut, okay, Ma ? » littéralement traduit par « Ta gueule salope, tu fais trop de bordel / Penche-toi juste et prends ça comme une salope, okay, Maman ? ». Le ton est donné en quelques mesures et rassure immédiatement l’audimat : non, Eminem n’a pas cédé aux sirènes de la célébrité et compte bien répondre à des conneries par la connerie. À de rares occasions, The Marshall Mathers LP semble s’extirper de cette provocation constante, notamment sur Stan et The Way I Am, deux titres où le poulain de Dr. Dre laisse de côté le second degré pour une franchise toujours aussi violente.

« You want me to fix up lyrics while the President get his dick sucked ? »


La lucidité d’Eminem sur son statut de véritable icône n’a d’égal que sa capacité à mettre en place des schémas d’écriture renversants. Avec ce troisième album, le rappeur atteint une forme de sérénité lyricale, une maîtrise géniale qui lui vaut encore aujourd’hui un culte et le respect de ses frères d’armes. N’ayons pas peur des mots, The Marshall Mathers LP est une grande leçon d’un rappeur pour qui tout cela semble beaucoup trop facile. Tout est fluide, chaque propos à sa place, chaque rime, chaque jeu rythmique est justifié. Sur Remember Me, le rappeur clame de manière ahurissante : « Sick, sick dreams of picnic scenes / Two kids, sixteen with M-16’s and ten clips each / And them shits reach through six kids each / And Slim gets blamed in Bill Clint’s speech to fix these streets ? ». Sur ce même titre, Eminem promettait de ne plus prononcer le mot « Fucking » pendant six minutes. La promesse est tenue puisque le rappeur ne prononce véritablement plus ce mot pendant six minutes, y compris sur le titre qui suit Remember Me. C’est comme si l’esprit tourmenté de Marshall Mathers ne faisait qu’un avec sa capacité à mettre en œuvre les insanités qu’il débite. Cet album, c’est celui de la maturité formelle. C’est ce qui lui permet de se différencier de The Slim Shady LP, le second album du rappeur sur lequel il semblait moins enclin à jouer sur les sonorités.

« I just get on the mic and spit it and whether you like it or not, I just shit it. »


Il serait inconscient de saluer le travail d’écriture de The Marshall Mathers LP sans rendre une fois honneur à la production exceptionnelle de cet album. Dans l’ombre, c’est Dr. Dre qui œuvre et qui supervise l’accouchement du projet. Rien de bien étonnant compte tenu du succès rencontré par The Slim Shady LP. Sur les quinze titres présents, Dr. Dre assure la production de six d’entre eux et pas des moindres : Kill You, Who Knew, Remember Me, I’m Back, Bitch Please II et surtout le très connu The Real Slim Shady. Le reste des productions est majoritairement assuré par les Bass Brothers, un groupe de producteurs issus de Detroit, collaborateurs de longue date du rappeur. Le résultat est celui qu’on connait. Dre sort une fois de plus des sentiers battus de sa West Coast natale (à l’exception de Bitch Please II) pour livrer une tonalité unique en son genre, qui propose des boucles intemporelles qui marquent l’auditeur dès la première écoute. Prenez Kill You, prenez Who Knew prenez The Real Slim Shady, leurs notes sont immédiatement reconnaissables. Les sonorités clownesques contribuent à cette sensation de vaste blague, de second degré omniprésent qui désamorce immédiatement la puissance et la dérision de certaines paroles.

« I’m triple platinum and tragedies happened in two states »


Eminem met en scène le meurtre de sa femme sur Kim, Eminem menace de tuer des femmes avec une machette et de violer sa propre mère sur Kill You et I’m Back, Eminem continue de dénigrer les homosexuels et le revendique fièrement. Eminem est misogyne, Eminem est homophobe, Eminem est violent, voilà les principales critiques qui lui seront adressées. Comme véritable pied de nez à des attaques virulentes qui refusent de lui accorder le droit à l’utilisation du second degré et de l’auto dérision, le rappeur s’affichera aux côtés d’Elton John lors d’une représentation live du titre Stan. Autrement, Marshall Mathers se contentera de sa musique pour répondre à ce qui ressemble paradoxalement à un acharnement bénéfique, comme il le clame sur The Way I Am : « But I’m glad, ‘cause they feed me the fuel that I need for the fire / To burn and it’s burning and I have returned ». Au final, ses multiples controverses n’ont fait qu’assurer la promotion de l’album. Lors de sa semaine de sortie, The Marshall Mathers LP écoule plus de 1.76 million de copies aux États-Unis, établissant ainsi le record de l’album de rap qui s’est vendu le plus rapidement de l’histoire. Quatre semaines plus tard, c’est plus de 3.65 millions de copies qui avaient trouvé preneur, toujours aux États-Unis. Quinze années plus tard, l’album s’est écoulé à plus de 32 millions d’exemplaires dans le monde entier. Aujourd’hui, les chiffres paraissent totalement dérisoires. En 2013, Eminem sortait The Marshall Mathers LP 2, la suite de ce que beaucoup considèrent comme étant son meilleur album. Et s’il n’a définitivement pas eu la même résonance que son aîné, il est la preuve que ce troisième album est la pierre angulaire d’un rappeur qui s’est construit sur la bêtise humaine.

Par Sholid le

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