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To Pimp a Butterfly, de Kendrick Lamar

Le meurtre de l’innocence

Une plongée dans To Pimp A Butterfly, c’est la notion même de l’insaisissabilité. Comme toute œuvre d’art, par définition, une part d’elle reste profondément mystérieuse. Ses sillages, ses défauts, ses qualités, sa maîtrise ne se livreront qu’aux oreilles ouvertes et curieuses. À la fois protestataire, mélancolique et terriblement engagé, Kendrick Lamar accouche à maturité d’un troisième album qui ne répond à aucune des attentes que les fantasmes ont suscité. Délaissé de tout opportunisme malsain qui aurait fait de cet album la suite logique de Good Kid m.A.A.d City, To Pimp A Butterfly existe déjà en dehors du temps. Aux frontières des genres musicaux, comme le pilier fondateur d’un rappeur qui n’a jamais usurpé sa réputation. Contrairement au papillon, Kendrick est loin d’être éphémère. Ce qui est désormais certain, c’est qu’il fallait absolument un tel génie pour corrompre un symbole si innocent.

« I remember you was conflicted / Misusing your influence, sometimes I did the same / Abusing my power, full of resentment / Resenment that turned into a deep depression. » Ces mots lourds de sens sont le leitmotiv qui ponctue To Pimp A Butterfly au fil de sa progression. S’ils se révèlent aussi importants, c’est qu’ils traduisent à la perfection l’état d’esprit de Kendrick Lamar : un rappeur coincé entre le succès et des convictions personnelles de plus en plus pesantes. L’ironie de la situation lui vaut une autodérision qui porte le nom de The Blacker The Berry, l’un des titres les plus agressifs de l’album sur lequel le rappeur scande sans concession : « I’m the biggest hypocrite of 2015 ». Comme tout artiste torturé, tiraillé par sa conscience, Kendrick Lamar prend position comme il ne l’a jamais fait auparavant. Position contre les discriminations raciales, position contre l’apitoiement, position contre les travers de la société américaine, position contre le sort qui est réservé à la culture africaine. Le rappeur de Compton évoque chaque sujet sensible avec une maestria à décourager quelconque rappeur qui espérerait réitérer cet exploit dans les mois prochains. Que ce soit sur l’excellent Wesley’s Theory ou le consciencieux How Much A Dollar Cost, Kendrick écrit avec une fluidité qui n’a d’égal que la force de son propos.

Une telle démonstration de force ne fait que renforcer l’idée que Kendrick est l’un des artistes les plus doués de sa génération et que son empreinte sur le Hip Hop risque de hanter pendant longtemps ses futurs successeurs. Si To Pimp A Buterfly ne signera peut-être pas l’apogée de son succès commercial, il est à coup sûr son œuvre la plus personnelle et la plus maîtrisée de sa discographie. La production a beau être lumineuse, le propos général est aussi sombre que la peau de Lamar. C’est en effectuant un contrepied magistral, en allant là où personne ne l’attendait véritablement que Kendrick s’affranchit de toute barrière et se permet d’offrir une toute nouvelle dimension à sa musicalité. Avant d’être un album profondément influencé par les sonorités de la West Coast, To Pimp A Butterfly est surtout un condensé de Jazz et de Funk qui décontenancera ceux chez qui Good Kid m.A.A.d City est encore en rotation. Les samples sont aussi variés que surprenant : un peu de The Isley Brothers sur i, une touche de Sufjan Stevens sur Hood Politics et une pointe de James Brown et Michael Jackson sur King Kunta. Après une première écoute, il est légitime de se demander si Kendrick Lamar ne vient pas d’exploser en plein vol, abattu par le poids d’une ambition démesurée subtilement dissimulé aux yeux de tous.

Pourtant, l’arrière-goût laissé par ces seize titres est loin d’être amer. Au contraire, l’œuvre ne se laisse apprivoiser qu’avec du temps, de l’acharnement et suffisamment de confiance pour se laisser guider par une narration qui suit l’évolution d’un homme tourmenté. Ces tourments, il les exprime avec mépris sur le titre u, soit l’exact opposé du bienheureux single i. Au bord du précipice, Kendrick s’effondre, s’entretient avec sa propre conscience et effectue un bilan déprimant, noyant ses personnages au fond d’une bouteille. To Pimp A Butterfly n’est jamais clivant, ni même égocentrique. Toute l’ambition naturaliste de Kendrick réside dans l’observation de son propre reflet, au travers de son environnement. Et tout en abordant des sujets aussi profonds que les problèmes raciaux, il se permet de remettre ses confrères à leur place sur l’énergique King Kunta, avec une facilité aussi déconcertante que l’hommage qu’il rend à Jay-Z sur cette ligne : « I was gonna kill a couple rappers but they did it to themselves / Everybody’s suicidal they don’t even need my help ». En guise de conclusion, l’album s’achève sur Mortal Man, un titre ambitieusement réussi qui met en scène une conversation entre Kendrick et le défunt 2Pac. L’occasion pour les deux d’échanger quelques paroles quant à la position inégalitaire des pauvres, sans aucune distinction raciale. To Pimp A Butterfly est le résultat d’une crise de conscience, moins d’une crise artistique, mais plutôt d’un rappeur aux ressources inépuisables. Le degré de maîtrise pourrait paraître insolent. Dans le cas de Kendrick Lamar, il fait juste l’objet d’une fascination inébranlable.

Kendrick Lamar - VERDICT

Par Sholid le

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