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19H07, de JP Manova

Un train d’avance

Actif depuis plus longtemps que le rappeur préféré de la plus bonne de tes copines, JP Manova n’est pas du genre à se précipiter. Le discours est maîtrisé : le rap n’est qu’une illusion, des strasses et des paillettes qui constituent les faibles fondations cimentées d’une carrière qui ne peut se contenter d’un seul plan de vie. Ni donneur de leçon, ni vendeur de chimères, JP Manova n’a rien d’un messie, d’un prophète autoproclamé du hip-hop qui se permettrait de te dire comment vivre ta vie. C’est parce qu’il ne prend personne de haut, si ce n’est ceux qui s’ajustent à des bassesses, que le rappeur de 36 ans est plus pertinent que jamais sur son tout premier album : 19h07.

Comme de nombreuses personnes, à défaut de pouvoir découvrir JP Manova sur un premier album qui a mis littéralement des décennies à arriver, je l’ai découvert au détour d’un couplet, un peu par hasard. À vrai dire, pour être totalement honnête et puisque je n’ai pas la prétention de connaître dans l’absolu tous les rappeurs de l’hexagone (contrairement à pas mal d’êtres condescendants), je dois avouer que j’ai appris son existence récemment, bien après son premier couplet sur Les Liaisons Dangereuses de Doc Gyneco. C’est en écoutant le titre Fontes des glaces en featuring avec Deen Burbigo sur la compilation Appelle moi MC Vol 2 de DJ Blaiz que j’ai entendu les premières mesures de JP. Après un premier couplet assez dingue du Burbigo, Manova enchaîne en débitant d’entrée : « Aux chiens d’la casse et mecs qu’on pas d’face / Je donne le coup d’grâce en lâchant ma recette / Tout en passe-passe à faire mes frasques / Avec des phrases que je place de façon parfaite ». Le soufflet infligé par celui qu’on surnomme Djeep n’est depuis jamais redescendu. Cette exaltation presque nonchalante du mystérieux rappeur n’a d’égal que sa force de frappe et son écriture (n’ayons pas peur des mots) irréprochable. Pas une seule fois 19h07 ne trahit la réputation de JP Manova.

Ni donneur de leçon, ni orateur de pacotille, le rappeur français est d’une juste sagesse, abordant avec délicatesse des thèmes aussi variés que la fausse image bourgeoise de Paris auprès des ricains (Is Everything Right ?), l’éducation discutable des parents qui façonnent leur progéniture à leur image (La Spirale) ou encore les discours et la vision protestataire de Thomas Sankara (Sankara). Personne ne pourra affirmer que les thématiques sont inédites, ni même que JP Manova est le premier à s’aventurer sur ces terrains. Seulement voilà : le faire avec un tel degré de maîtrise force non seulement le respect, mais aussi l’admiration. Ce qu’il y a de jubilatoire avec 19h07, c’est avant tout la façon dont JP Manova ridiculise ses confrères (« Si t’es saoulé par le rap de teenagers / Fatigué d’entendre piailler les bandes de Yorkshires » sur l’excellent Longueur d’ondes), sans afficher une seule fois une vulgarité gratuite qui desservirait son propos. Le constat qu’il effectue de ces célébrités de la musique à la carrière illusoire ne concerne pas uniquement ses collègues rappeurs, mais tous ceux qui contribuent à un moment ou à un autre à un mouvement de protestation. Que ce soit sur le titre La Spirale ou sur Tous les 25 ans, 19h07 raconte l’histoire du serpent qui se mord la queue, celle de l’éternel recommencement, celle qui nous condamne à revivre éternellement les mêmes échecs et les mêmes réussites.

Témoignage criant de vérité de son époque, ce premier album est celui de la dénonciation d’une certaine hypocrisie ambiante. Hypocrisie musicale, mais aussi hypocrisie sociétale que JP Manova dénonce sur Skinhead, Cheveux Longs. Puis il y a aussi de nombreuses pépites, que je dissémine au hasard ici, par simple plaisir de partager une phrase parmi tant d’autres qui reflètent la qualité de ce projet : « Rêve de place au soleil, rêve de révolution / Celui qui rêve n’est, au fond, qu’un irrésolu pion ». L’écriture de JP Manova est d’une rare intelligence. Fluide, maligne et consciencieuse, son écriture est constante de bout en bout, magnifiée par un flow étonnamment mélodieux. Le rappeur donne très souvent l’impression de chantonner, tout en déballant une versification brillante, élaborée. Dans sa façon d’écrire et de rapper, Djeep livre étrangement des morceaux assez proches du travail de MC Solaar sur Cinquième As. Les deux rappeurs n’ont jamais caché l’admiration qu’ils cultivent l’un pour l’autre, le rapprochement n’a donc rien d’étonnant et ne dissimule aucunement une volonté d’insérer JP dans le tiroir des artistes conscients, mais celui des artistes intelligents. Avec son premier album, Manova frappe fort, enfonce le clou, transforme l’essai, déchire les filets et prouve qu’il ne sert à rien de courir, il suffit d’arriver à 19h07.

JP Manova - VERDICT

Par Sholid le

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