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Bioshock Infinite

Would you kindly ?

On pourrait s’étaler sur la sublime direction artistique de Columbia, cité élitiste du début du XXe siècle flottant dans les nuages. On pourrait aussi partir dans une immense fellation verbale sur les affrontements renversants de Bioshock Infinite. Sans déconner, dans quel autre FPS vous pouvez glisser sur un rail vertigineux en vaporisant des mecs au fusil à pompe ? Ou bien envoyer une nuée de corbeaux carnassiers dévorer la trogne d’un renégat vivant ? Sur le plan ludique, Infinite est déjà un succès démesuré. Mais il est surtout une habile extrapolation de tout ce qui avait fait du premier Bioshock une claque intemporelle. La critique d’une société utopiste est peu à peu resserrée vers les méandres du moi. Si ce jeu retourne copieusement le cerveau, c’est surtout parce qu’il met le héros, et par extension le joueur, face à ses propres contradictions.

Sur le plan narratif, le tout premier Bioshock a réussi l’exploit de retranscrire la détresse et la complexité d’un idéal déchu sans la moindre cinématique. Plongé dans le sanctuaire sous-marin de Rapture, c’était au joueur de remettre dans le bon ordre les pièces d’un puzzle parfois morbide, qui consistait à tenter de comprendre ce qui avait pu faire sombrer dans la folie collective une cité d’apparence prospère. Un lieu vingt mille lieues sous les mers, où « l’artiste ne craindrait pas les foudres du censeur, où le scientifique ne serait pas inhibé par une éthique aussi artificielle que vaine, où le Grand ne serait plus humilié par le Petit ». Fondée par le richissime Andrew Ryan, la ville de Rapture est l’expression d’un idéal économique et social. Un paradis d’opulence et de talents, peuplé par les esprits les plus brillants du siècle. La crème de la crème, enfermée dans un microcosme isolé du reste du monde. Une thématique reprise pratiquement à la lettre dans Bioshock Infinite, à la différence que Columbia est aussi largement dominé par un aspect religieux presque suffocant. L’une des toutes premières scènes du jeu s’apparente d’ailleurs à un baptême forcé, qui se solde par une terrible noyade. La symbolique est déjà d’une rare puissance.

Fondée par Père Zachary Hale Comstock, la cité suspendue de Columbia est un éden spirituel qui semble au premier abord être fondé sur l’acceptation de préceptes dictés par les pères Fondateurs de l’Amérique. Thomas Jefferson et son parchemin incarnent la justice, l’ordre et la morale. La clé de Benjamin Franklin représente la connaissance, et la sagesse de l’homme érudit. Enfin, George Washington tient le glaive, allégorie de la puissance et du courage. La grandeur de Columbia s’exprime à tous les coins de rue. Les bâtiments flottent dans les rues fleuries, les fanfares résonnent et les chorales chantent les louages de cette grande et majestueuse cité. On y est. Mais comme beaucoup d’entités fanatiques, l’idéologie de Comstock déforme ces idéaux jusqu’à un certain degré, et ne tarde pas à révéler sa conception abjecte et sectaire de l’humanité, faisait preuve d’un racisme parfois difficilement soutenable. Ici, le génial créateur Ken Levine dresse une peinture au vitriol des États-Unis. De sa puissance, mais aussi de ses peurs, ses paradoxes, mais surtout des dangers liés aux cultes, religions, et n’importe quelles autres croyances derrière laquelle un individu est susceptible de se planquer pour justifier des actes odieux. Dans un premier temps, la quête de Booker Dewitt répond pourtant point par point au confort de codes ultra-éculés dans l’art de la fiction. Un homme viril au passé lourd est envoyé pour sauver une jeune fille innocente, littéralement piégée au sommet d’une tour dorée, gardée par Songbird, un gigantesque aigle mécanique. Le chevalier, la princesse, le dragon. Difficile de faire plus cliché que ça.

Pourtant, au fil de son déroulement, la trame de Bioshock Infinite va basculer dans une narration aussi tentaculaire que passionnante, guidée par l’étrange lien qui semble unir Booker et Elizabeth. Si durant les combats, la jeune femme n’est qu’un distributeur de munitions en robe d’époque, sur le plan narratif elle est au centre de tout. Le postulat est assez clair : notre monde n’est qu’une réalité parmi tant d’autres. Il existe un nombre infini de dimensions alternatives, qui répondent plus ou moins aux mêmes codes. Il y a des constantes, et des variables. Et Elizabeth a le pouvoir de voyager entre ces réalités. Comme elle le dit elle-même : « Il y a toujours un phare. Il y a toujours un homme. Il y a toujours une ville », établissant un habile parallèle avec le premier Bioshock. Rapture, Columbia, c’est dans l’ensemble le même combat. Un lien qui prendra toute sa dimension dans l’excellent chapitre Burial at Sea, qui conclut de manière poignante la saga de Ken Levine. Si les similitudes entre les deux mondes sont justifiées sur le plan scénaristique, elles n’en restent pas moins d’une certaine facilité. Les toniques, source de multiples pouvoirs, ne sont qu’un autre nom pour les plasmides du premier Bioshock. Quant aux coriaces Handyman, il paraît évident qu’ils sont censés combler le vide laissé par l’absence des Big Daddy, adversaires emblématiques des jeux originaux. Infinite, c’est Bioshock dans une réalité alternative.

Le concept va même beaucoup plus loin, puisque lorsque Booker Dewitt meurt, et qu’il n’est pas réanimé par Elizabeth, le joueur est alors brièvement propulsé dans le bureau de Dewitt, de retour au moment où il est envoyé en mission à Columbia. Sous-entendu qu’à chaque mort, l’histoire s’arrête là, et que le jeu bascule dans une autre réalité, avec un nouveau Booker Dewitt, qui a vécu les mêmes événements à l’exception de sa mort récente. Des constantes, et des variables. Au fil de sa narration, Infinite multiplie néanmoins les symboliques fortes, et tire à boulets rouges sur tous les travers de notre société en extrapolant les désirs les plus égoïstes des habitants de Columbia. Le père Comstock ne cherche qu’un sanctuaire pour allègrement vomir sa parole religieuse. Rosalind Lutece n’existe que pour repousser les limites de la science, sans se soucier de l’humain ni des conséquences démesurées de ses expérimentations contre nature. Jeremiah Fink n’est qu’une abjecte allégorie d’un capitalisme aveugle et désincarné, qui met aux enchères ses propres opportunités d’emploi. Les résistants de la Vox Populi, voix des plus démunis, brûlent de pouvoir. Et que dire du reste des habitants ? Une plèbe influençable qui préfère se contenter de l’illusion d’un libre arbitre. La population de Columbia semble figée, comme endolorie dans un bonheur factice. Ils ne sont pas plus réactifs que des mannequins dans un musée de cire.

Il n’y a aucun doute sur le fait qu’Infinite perpétue la finesse d’écriture initiée dans le premier Bioshock. Son final mémorable remet d’ailleurs tout en question, remplissant au passage le crâne du joueur de questionnements métaphysiques, qui relèvent pratiquement de la théorie du chaos. Jusqu’où un événement insignifiant peut-il bouleverser le déroulement d’une vie ? Une rencontre au mauvais moment aurait-elle pu faire de l’homme vertueux quelqu’un de fondamentalement différent ? Et surtout, y a-t-il potentiellement un monstre en chacun de nous ? C’est précisément ce qui fait de Bioshock Infinite un jeu bouleversant, peut-être même plus que l’épisode fondateur. Dans le tout premier Bioshock, on peut dire que le joueur était assez extérieur à la virulente critique de la société moderne. On y assistait, assez médusé, au spectacle distant d’une humanité qui se déchire. Au fil de l’exploration des ruines de Rapture, le protagoniste principal s’enfonçait dans les vestiges d’une civilisation idéale qui ne peut pas exister. C’est une illusion, un doux rêve voué à périr par la bêtise des hommes. Dans un sens, Infinite réitère avec brio cette critique ouverte, tout en y ajoutant une dimension toute personnelle. La cité de Columbia, c’est avant tout le récit du mythe d’Icare. L’histoire d’une humanité qui s’élève au-delà de sa propre condition, jusqu’à en perdre le contrôle. Le joueur est directement impliqué. Plus que ça, il est en partie responsable de l’effondrement du monde dans lequel il évolue. Et c’est ce qui donne à Infinite un écho si puissant, car dans notre réalité, nous le sommes tous.

Par Yox le

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