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La télévision américaine n’a aucune raison de vouloir concurrencer le cinéma. Les deux médias sont totalement différents, fonctionnent avec leurs propres codes, leurs propres références et référents, quand bien même ils s’appuient sur le même moyen de communication.

La longueur de ses programmes est à la fois un fardeau, capable de plonger le spectateur dans un ennui profond, et une bénédiction lorsqu’il s’agit de peindre avec précision des événements maîtrisés d’une main de fer. Mad Men est une comédie humaine, une vaste fresque complexe qui couvre une décennie de l’histoire des États-Unis. Balzac, Zola, Prévost : si ces auteurs étaient encore de ce monde, ils lui jalouseraient sa longueur, sa précision et la lenteur de son rythme. Huit ans après ses débuts et des dizaines de récompenses plus tard, la série désormais culte d’AMC s’apprête à quitter ces hommes complètement fous, vendeurs de chimères qui ont allègrement contribué à la société de consommation telle que nous la connaissons aujourd’hui. L’occasion est donc parfaite pour revenir sur les ingrédients qui font de Mad Men l’une des meilleures productions de son époque. Tout simplement.

La folie d’un homme


Mad Men est avant tout un récit centré sur un personnage principal conflictuel. Présenté comme un usurpateur de premier ordre, Donald Draper est un directeur créatif publicitaire réputé pour être l’un des plus doués dans son domaine. Une journée typique dans la vie de Don Draper, c’est un pointage à 10h du matin, immédiatement suivi d’une clope, d’un verre de Vodka pure et d’une longue séance de réflexion, allongé sur son divan. Le quotidien de Don, c’est aussi celui de ses autres collègues créatifs, en charge de concevoir les campagnes publicitaires de plusieurs marques prestigieuses. Don est un père distant, un mari absent, un séducteur malin, un monstre de charisme fragile qui porte les stigmates d’une enfance passée parmi les filles de joie d’un bordel. Il faudrait bien plus que ces quelques mots pour dresser le portrait complet de Don, tant le personnage a de multiples facettes, toutes plus ambigües les unes que les autres. Le protagoniste est le pilier de la série, l’homme au centre de toutes les attentions. Ses nombreux conflits internes guident le show du début, jusque dans sa toute fin. L’identité de cet homme est assurément la thématique principale de Mad Men. Le proverbe dit qu’il faut savoir d’où l’on vient pour connaître la destination vers laquelle on se dirige. Pour Don Draper, la question ne se pose pas : il n’existe pas puisque son identité n’est même pas la sienne. Les sept saisons qui constituent la série dépeignent avec une très grande subtilité cette quête de Don, non pas pour se tailler une place dans la société, mais pour s’accorder avec le reflet de son miroir.

La folie des hommes


L’une des plus grandes forces de Mad Men, c’est de s’appuyer sur une palette de personnages qui crèvent tous l’écran. S’ils semblent tous être réalistes, c’est parce que la série a pris le soin de les développer chacun de manière équitable et surtout crédible. Leurs envies, leurs ambitions, leurs défiances, leurs erreurs, leurs victoires, leurs défaites : Mad Men est l’observatoire de ces travailleurs qui paraissent évoluer dans une dimension à part entière, déconnectée du commun des mortels. De la secrétaire Peggy Olson au nonchalant Roger Sterling, en passant par l’ambitieux et détestable Pete Campbell, jusqu’à la sublime Joan (symbole d’un certain affranchissement féministe), Mad Men a été capable de peindre des individus sans rature, sans fausse note. Quand bien même certains protagonistes deviendraient détestables, leurs actions sont toujours justifiées sur le plan scénaristique et n’ont jamais été le symptôme d’un manque d’inventivité. Et puis, il serait complètement improbable de s’enthousiasmer sur les vedettes de la série sans acclamer une seule fois le travail titanesque de leurs interprètes. Qu’il s’agisse de rôles principaux ou secondaires, chaque acteur semble être né pour incarner son personnage. C’est d’ailleurs l’une des principales difficultés que devront affronter ces comédiens : se détacher de leurs rôles emblématiques. Pour certains, Jon Hamm restera Don Draper à tout jamais, au même titre qu’il est impossible d’imaginer John Slattery dans un autre rôle que celui de Roger Sterling. Les acteurs n’ont jamais eu besoin d’en faire trop pour s’imprégner de leur personnage et du contexte des années 60 dans lequel il faut irrémédiablement les replacer.

Mad Men 2

Aux origines du mal


Au-delà de ses hommes et femmes appartenant à une époque charnière, c’est la publicité qui s’affiche comme une toile de fond indissociable de la série, pour la simple et bonne raison qu’il s’agit de son sujet principal. Les propos qui vont suivre peuvent paraître réactionnaires, mais ils ne sont que le triste constat d’un phénomène implicitement annoncé par Mad Men. En 2015, une publicité se résume assez souvent à un pop-up insipide ou à un mauvais jeu de mots diffusé à une heure de grande écoute. Grâce à son époque (concrètement de 1960 à 1970), la série de Mathew Weiner a proposé un retour à l’avènement de la société de consommation, là où tout a commencé. Quelques têtes pensantes, un slogan trouvé au rythme des verres d’alcool, des clients mécontents et soudain l’illumination : c’est le génie humain et la créativité qui sont célébrés tout au long de ses saisons. La série n’est jamais tombée dans la facilité, alors qu’elle aurait très bien pu se transformer en gargantua de la publicité, distillant épisode après épisode des références à des campagnes populaires. Au lieu de ça, elle a effectué le choix de frapper un grand coup lorsqu’il s’agissait de romancer la création d’images qui ont marqué le monde entier. Impossible d’oublier ce coup de génie de Don Draper face aux grandes pontes de la marque Kodak, lorsqu’il détaille son idée du carrousel comme un vecteur de souvenirs, impliquant directement le consommateur. Lucky Strike, Samsonite, Heinz, Mountain View, les marques ont toujours été au cœur de la série, rythmant à juste titre les péripéties des agences publicitaires dont la santé financière dépendait directement de la satisfaction des clients.

Une voix inimitable


Mad Men n’a jamais eu de concurrence pour la simple et bonne raison qu’elle s’est construite autour d’un rythme narratif particulier. Quand la majeure partie des productions se doivent de répondre à un schéma de narration prévisible au possible, la série d’AMC a pris son temps, prenant le risque d’achever bon nombre de ses épisodes sur des plans intrigants. Dans sa lenteur et dans sa réalisation, Mad Men n’a jamais été prétentieuse. C’est en refusant de prendre le spectateur pour un ignare, incapable de saisir l’importance de certains symboles, qu’elle s’est montrée exigeante et généreuse. Et puis il y a aussi ce refus explicite de Mathew Weiner de céder aux sirènes de l’aisance télévisuelle, en livrant semaine après semaine des bande-annonce logiques. Au lieu de ça, le créateur s’est amusé à associer des morceaux d’épisode n’ayant absolument aucun sens entre eux, quitte à perdre encore plus l’attention des spectateurs les plus distraits. Sa voix, elle se l’est aussi construite autour d’une bande sonore exceptionnelle, faisant toujours écho aux événements de la série. Mad Men ne s’est jamais brûlé les ailes en trouvant le moment parfait pour s’y atteler. Lente, la série ne s’est pour autant jamais privée de livrer son lot de scène culte, naviguant entre le drame et l’humour noir. Une tondeuse incontrôlable qui avale le pied d’un des employés face aux yeux médusés de ses collègues, c’est arrivé ! Un personnage secondaire qui perd l’usage d’un de ses yeux suite à une partie de chasse, c’est arrivé ! Un bureau entier divaguant le sang embrumé de LSD, c’est arrivé ! Un suicide, un coup d’État, un crash d’avion, c’était la façon à Mad Men de proposer son lot de rebondissements.

Style: "Mad Men"

Rétrospective historique et stylistique


Les sixties n’ont pas été choisies par hasard comme toile de fond de Mad Men. L’économie est florissante, la culture ricaine est grandissante, c’est l’époque de toutes les opportunités. L’une des particularités de la série, c’est d’avoir fait de l’histoire des États-Unis une toile de fond rythmant les joies et les peines des personnages (et assez souvent leur consommation d’alcool). De l’assassinat de Kennedy, à celui de Martin Luther King, en passant par la crise des missiles de Cuba et la guerre du Vietnam, Mad Men bénéficie d’un recul naturel sur l’histoire de son pays, permettant aux scénaristes de livrer un regard moins bienveillant, plus réaliste. Cette décennie est charnière, elle a permis aux scénaristes de montrer le tournant d’un état de colons, devenu l’une des plus grandes puissances mondiales. Ce n’est pas une série historique, mais une série qui est ancrée dans l’histoire. Cette retranscription n’est pas seulement événementielle, mais aussi visuelle. C’est tout un courant rétrospectif qui est né avec Mad Men, grâce à son esthétique soignée jusque dans les moindres détails. Mathew Weiner a poussé le vice jusqu’à utiliser des journaux d’époque, des produits de consommation (cigarette, alcool, soda, etc.) reconstitués spécialement pour l’occasion. Le mobilier, les styles vestimentaires, les voitures, l’architecture, le show a remis au goût du jour une tendance classieuse, sobre, mais extrêmement élégante. Disons que s’il l’un des membres de votre entourage a osé appliquer du Pento sur ses cheveux crasseux dernièrement, c’est qu’il s’est pris d’une furieuse envie d’agir comme une pâle imitation de Don Draper.

Le reflet d’une société en crise


Mad Men n’est pas seulement le récit d’une crise identitaire. La série a pris le soin de brasser de multiples thématiques, toutes traitées de manière équitable. C’est en premier lieu la structure familiale qui est mise en avant, avec la toute-puissance patriarcale qui est aujourd’hui au centre des débats. Les pères échappent à ce rôle en tombant inévitablement dans les bras de plusieurs maîtresses. Le sexisme est un problème capital, pour ne pas dire récurent, et trouve ses meilleurs faits d’armes dans le combat de deux personnages : Joan, la secrétaire devenue dirigeante à part entière et Peggy, la secrétaire devenue rédactrice. Au fil de ses saisons, Mad Men est aussi devenue l’histoire de la désillusion de l’homme blanc et donc de ses principaux protagonistes, qui réalisent au fur et à mesure le poids des problématiques ethniques. C’est la crise d’un pays de colons, face à un peuple afro-Américain demandeur de droits. Tabagisme et alcoolisme n’ont pas été épargnés non plus, puisque le show en a fait deux éléments centraux, jusque dans ses dernières minutes. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que ces deux thématiques ont été traitées à travers le prisme de Don Draper, au centre d’un pamphlet saisissant contre le tabac et d’un alcoolisme profond reproché par ses collègues. Il est aussi important de noter que la décadence qui règne dans les locaux de Sterling Cooper n’a pas fait l’unanimité auprès de plusieurs auteurs. L’authenticité des faits est décriée par Allen Rosenshine et Adrew Cracknell, deux véritables Mad Men de l’époque qui réfutent la possibilité de travailler avec un personnage comme celui de Don Draper. Le fait est que la série ne s’est jamais vendue comme une retranscription réaliste, mais comme une romance de faits reflétant une période capitale de notre société. Et c’est bien de cette manière qu’il faudra se souvenir et acclamer ce bijou télévisuel.

Mad Men - NEWS03

Par Sholid le

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