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C’était un moment attendu, charnière, un passage presque obligé. Argument marketing par excellence de cette deuxième saison de Mindhunter, le dialogue avec Charles Manson est pourtant exclu de toute la trame principale. C’est une parenthèse, une excroissance tout juste greffée à un récit global autrement rythmé. Si l’apparition de Manson pouvait paraître opportuniste, il faut bien l’admettre, c’est aussi un moment de haut vol.

Un instant de flottement où la virtuosité de l’écriture épouse parfaitement le jeu des acteurs. La scène (longue d’une dizaine de minutes) est non seulement passionnante à décortiquer, mais elle a également le mérite d’apporter un point de vue assez risqué sur le cas de Charles Manson, le tout mis en lumière par une mise en scène chirurgicale. Et ça commence dès les premières secondes.

Tench et Ford s’enfoncent dans les entrailles du pénitencier. Notez leur ordre d’arrivée. / Crédits : Netflix

Le face à face n’a pas encore eu lieu, mais la tension est déjà palpable. Alors que les deux agents traversent les couloirs de la prison, leur trajet prend des allures de cérémonial : les portes en fer s’ouvrent une à une, et pas d’un simple geste. Elles sont déverrouillées avec insistance, s’écartent lentement, et se referment brusquement derrière les deux agents, qui semblent pénétrer toujours plus loin dans l’antre du mal. L’effet rappelle énormément le travail de Jonathan Demme sur Le Silence des Agneaux en 1991, où on voit la frêle Clarice Starling (Jodie Foster) littéralement s’enfoncer dans les catacombes du pénitencier où est retenu Hannibal Lecter. Si vous vous amusez à revoir les deux scènes, vous y verrez une ressemblance flagrante. On y trouve les mêmes couloirs tortueux, les mêmes détenus déchaînés derrière les barreaux, le même accent mis sur le danger… Comme le Dr Lecter, Manson trône au sommet de la chaîne alimentaire de cet écosystème hostile. Indirectement, il en impose déjà. Dans les deux cas, les portes en métal font presque office de sas avec le réel, antichambre de l’enfer. Sauf que dans Mindhunter, il y a une énorme différence : des fenêtres. Une fois arrivé dans la salle d’interrogatoire, Manson est éclairé à la lumière du jour. Et c’est déjà révélateur : ce n’est pas un monstre mystique comme les autres. Juste un être humain, exposé et vulnérable. Cette manière de démystifier le personnage de Manson est assez symptomatique de toute la démarche de David Fincher, producteur et co-réalisateur de la série. Bien qu’il en ait fait un de ses sujets d’étude favoris, Fincher n’a jamais eu pour intention de participer à la glorification des tueurs en série (comme il l’a répété maintes et maintes fois).

Le plan qui veut déjà tout dire / Crédits : Netflix

Par conséquent, son Charles Manson est petit (comme le vrai), rabougri (comme le vrai), mais il déborde d’un charisme contagieux (comme le vrai). Notez la manière dont il est accompagné d’un garde gigantesque. Notez la manière dont il s’assoie sur le dossier de sa chaise, juste pour conserver une position de dominant. Tout est dans la maîtrise du body-language. L’acteur Damon Herriman (déjà monstrueux dans la série Justified) est pratiquement possédé. En plus d’avoir déjà joué le même rôle (au même moment) pour le Once Upon a Time in Hollywood de Tarantino, l’acteur admet avoir étudié de longues heures le personnage dans ses moindres mimiques. « J’ai juste passé énormément de temps à regarder des vidéos, parce qu’à la fin, je voulais capturer sa voix, sa manière de bouger, son essence », racontait-il à Esquire.

Dans la série, son arrivée est ultra réfléchie. On y assiste d’abord par anticipation, à travers les yeux des deux agents, qui attendaient dans la salle d’interrogatoire. Subitement, ils coupent leur conversation, leur regard change, la caméra se ressert sur eux. Le temps est ralenti, presque suspendu, alors que le robuste Bill Tench expire un commentaire déjà excédé : « Comme un putain de roi ». Le cinéaste Andrew Dominik (qui a aussi réalisé Cogan avec Brad Pitt) s’inscrit dans le prolongement du travail de Fincher. Il appuie l’importance de l’instant, en savoure chaque milliseconde, avant de braquer son objectif sur le couloir sombre, dont s’extirpe le frêle Manson. Tout un symbole.

Le body-language est parfait / Crédits : Netflix

Ce qui frappe d’entrée de jeu, c’est d’abord le contraste entre Ford et Tench. Bien qu’ils aient souvent été le produit d’une relation conflictuelle et de désaccords fondamentaux, les deux partenaires ne sont plus du tout sur la même longueur d’onde. Pour Ford, Manson est le prix ultime. Le plus beau trophée sur son tableau de chasse. Signe qui ne trompe pas : Ford a acheté un tout nouveau micro « pour la postérité ». Et alors que l’on attend un face à face mythique entre Ford et Manson, c’est tout le contraire qui va se produire. Magistral dans presque tous ses entretiens avec les pires criminels (de Jerry Brudos à Ed Kemper), Holden va littéralement fondre dans cette scène, où il sera totalement transparent. Disons-le clairement, l’agent ne dépasse pas le stade de groupie. Il est le seul à se lever lors de l’arrivée de Manson (signe de respect). Il boit toutes les paroles du gourou, souri à toutes ses blagues, sursaute lorsqu’il hausse le ton. Il lui demande même l’autorisation d’utiliser un micro. L’un des premiers gestes de Manson dans cette scène est totalement inattendu : il entre, regarde Holden, et lui tire la langue. À ce moment-là, Holden esquisse un rictus, et Ford soupire, visiblement excédé. Et ça n’échappe pas à Manson, qui va très vite comprendre qui est dans son camp. Et surtout qui ne l’est pas.

Dans cette scène, Tench incarne clairement l’autorité. Lorsque Manson entre dans la pièce, il est assis les bras croisés. C’est lui qui demande au garde d’enlever les menottes, c’est lui qui va parler en premier. Déjà dans les couloirs de la prison, c’est lui qui ouvrait la marche (tout est dans le détail), et c’est encore Tench qui va décider de se barrer. Rien n’est innocent. Bill Tench est clairement l’Alpha dans cette pièce, du moins au début. Ses phrases sont expéditives, le ton est affirmé, les questions vont droit au but, sans fioriture. Zéro small talk. Ça transpire dans l’interprétation exceptionnelle de Hold McCallany : Bill n’a pas le temps. Il n’est pas là pour tergiverser, son gamin est sur la corde raide, son foyer est en lambeaux, sa femme est au bord de l’implosion, et il est là : exilé à l’autre bout du pays, face à un maniaque égocentrique qui se gargarise déjà de cette nouvelle attention. Bill est excédé d’être là. Mais lorsqu’il demande à Manson de s’asseoir, il se heurte à un mur : pas de réaction. C’est le début d’un (passionnant) duel d’autorité. On pense tomber dans un concours bête et méchant du qui a la plus grosse, mais comme souvent avec Fincher : c’est beaucoup plus que ça.

Tout est dans l’expression des visages / Crédits : Netflix

D’entrée de jeu, Manson adopte un ton accusateur. Et c’est clairement ce qui rend l’instant absolument grisant : le gourou attaque Bill Tench sur le terrain glissant de sa vie personnelle. Il a détecté une faille, et il ne le lâchera plus. Il s’adresse à Bill comme s’il s’adressait à l’incarnation physique d’un système que Charles Manson juge corrompu. Pire, il passe son temps à prendre à partie Tench en le harcelant à la deuxième personne du singulier (lorsqu’il ne le montre pas directement du doigt) : « Ces gens que vous appelez une famille, ce sont juste des enfants que VOUS avez rejetés ». « Ces enfants qui vous attaquent au couteau, ce sont les VÔTRES ». Manson ne le sait pas, mais Bill traverse justement une terrible épreuve avec son jeune fils. Le double sens injecté par les scénaristes est évident, presque trop facile. Mais ça fonctionne, surtout lorsque Tench réplique sur un ton agressif qui frôle le désespoir : « Tu n’es pas supposé laisser des enfants tomber, tu es censé les guider ». C’est une redite du combat erroné entre le bien et le mal que nous jouent les scénaristes. Un choc des influences et des civilisations. Manson le dit lui même : ils ne font pas partie du même monde, ce qui ne l’empêche pas de glisser insidieusement sous l’épiderme de Tench. Phrase après phrase, il fracture la robuste carcasse de l’agent. Et c’est là que ça devient jubilatoire. Lorsqu’il atteint le point de non retour en insultant Manson de « fucking midget », Tench sait qu’il vient de perdre le duel psychologique. Mais il n’en a plus rien à foutre. De son côté, Manson se marre avant d’enfoncer le clou : « Cette colère que tu ressens, tu la ressens pour toi-même. Je suis fatigué d’être ton bouc émissaire, j’en ai assez d’être votre reflet. Vous voulez un démon, parce que c’est ce que vous êtes ».

La carcasse de Bill Tench se fracture peu à peu / Crédits : Netflix

Ce qu’il faut en retenir, c’est que jusqu’à la fin Manson tente de garder le contrôle. Dans les toutes dernières secondes, il se passe d’ailleurs un truc assez révélateur. Un garde rapporte les lunettes de soleil d’Holden, que l’agent subjugué du FBI avait offert à Manson. Sauf que le gourou aurait affirmé qu’il les avait volés, avant de s’en vanter auprès des autres (on ne le voit pas directement faire, et c’est très important). C’est l’ultime coup qui nous rappelle indirectement ce que Manson est depuis le début : un menteur, un manipulateur, un semeur de doute. Et ça marche : sur le trajet du retour, Holden s’interroge sur la véracité des propos de Manson vis-à-vis de son procès : « Qu’est-ce qui est le plus logique ? Que Manson soit forcé de suivre le crime copié de Tex et Sadie, ou une guerre raciale prédite par les Beatles ? ». Ce à quoi Bill répond : « Tu es en train de dire que le procureur aurait menti ? ». « Je dis qu’il a donné une histoire au jury ». La séquence ose s’achever sur une question ouverte concernant le procès de Manson, et c’est ce qui rend la série pour le moins audacieuse. Beaucoup de films ont été faits sur le gourou derrière les meurtres du 10050 Cielo Drive. Il existe des livres, et même des séries entières sur Manson. Mais en seulement 10 minutes, cette scène de Mindhunter est peut-être celle qui le capture au mieux.

Cet article fait partie d’une nouvelle série d’articles connexes de S!CK magazine. Il a pour objectif de compléter la review de la saison 2 de Mindhunter, qui sera disponible dans le onzième numéro de notre magazine papier. Abonnez-vous juste ici, ou découvrez le sommaire du dernier numéro juste là. La cover est dédiée à Hannibal Lecter !.

Par Fox Mulder le

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